On connaît la fascination exercée sur Pierre Loti par
l'lslam. Cette fascination s'explique d'abord par un certain rejet de
la civilisation occidentale de la fin du XlXe siècle. Pierre Loti
répugne à l'égalitarisme: "tout le monde est à l'uniforme, paletot
gris, chapeau ou casquette", explique le héros d'"Aziyadé" à son
ami Achmet, désireux de savoir comment on vit en Europe, "il y a
des lois sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le
dernier des cuistres a les mêmes droits à vivre qu'un garçon
intelligent et déterminé, comme toi ou moi par exemple". De plus,
le décor européen lui semble étriqué:."Les maisons sont toutes
carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le mur de son
voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait s'élever
pour voir plus loin". Surtout, son âme romantique, sa sensibilité
sans cesse sollicitée par la mort, la mort des hommes et celle des
civilisations, ne sont pas à l'aise dans cette civilisation, qui ne
rêve que de progrès, mais qui a perdu le sens du sacré.
Sous le charme de l'Islam
Alors, aux "vociférations avinées de nos Bourses du travail",
aux "inepties de nos parlotes politiques, entre deux verres
d'absinthe au cabaret ", Pierre Loti, toujours dans "Aziyadé",
oppose les "simples et les sages", des pays musulmans ."qui
attendent que le muezzin chante là-haut dans l'air, pour aller pleins
de confiance s'agenouiller devant l'inconnaissable Allah, et qui plus
tard, I'âme rassurée, mourront comme on part pour un beau voyage".
On retrouve cette opposition dans "Au Maroc": "même le dernier des
chameliers arabes", y écrit-il, "qui, après ses courses par le désert
meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes,
me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la
grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre
de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant ".
Certes, il décrit souvent l'lslam comme oppressant, sombre, et il
emploie pour l'évoquer les images de "chape de plomb" ou de "linceul".
Mais c'est justement cela qui lui plaît, cette religion qu'il
considère comme hostile à tout changement, et qui s'accorde à sa
mélancolie. C'est ainsi qu'il fait sienne cette philosophie qu'il
attribue aux Marocains: "A quoi bon se donner tant de peine pour
tout changer, puisqu'il faut mourir ? Dans un vague songe d'éternité,
vivons insouciants des lendemains terrestres, et laissons les vieux
murs se fendre au soleil des étés, les herbes pousser sur nos toits,
les bêtes pourrir à la place où elles sont tombées. Laissons tout, et
jouissons seulement des choses qui ne trompent pas, des belles
créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de
fleurs... "
Mais comment Pierre Loti connaissait-il l'lslam ? Julien Viaud était
né à Rochefort en 1850, et il y passa son enfance, puis, ancien élève
de l'Ecole navale, il sera officier de marine pendant 42 ans, et ses
voyages le conduiront partout dans le monde, à Tahiti (où une jeune
polynésienne lui donnera le surnom de Loti, dont il fera son
pseudonyme littéraire), au Sénégal comme au Tonkin, en Chine et au
Japon, à New-York comme aux Indes.
Mais ses voyages le conduiront aussi en Turquie, en Palestine, en
Perse, en Egypte et en Afrique du Nord.
1. La maison
natale de Pierre Loti à Rochefort est devenue un musée. S'y
juxtaposent une maison bourgeoise traditionnelle et des
reconstitutions médiévale et orientale. On la considère parfois...
comme son oeuvre la plus originale.
Une femme de harem
De la Turquie, Pierre Loti devait faire sa patrie d'élection. Son
premier séjour y date des années 1876 et 1877, lorsque, jeune officier
de marine, il est envoyé à Salonique (alors sous la domination
turque), puis à Constantinople, I'actuelle Istanbul. C'est dans ces
deux villes qu'il rencontrera une femme de harem, qu'il aimera et
immortalisera sous le nom d'. "Aziyadé" (titre du roman publié en
1879, son premier grand succès). Mais c'est de la Turquie surtout
qu'il tombera amoureux, apprenant en deux mois la langue turque, se
faisant le poète de Constantinople, de ses cimetières et de ses cafés
(l'un deux y porte encore aujourd'hui son nom), se déguisant et se
faisant passer pour turc. Il fera plusieurs autres séjours en Turquie,
notamment en 1880 ( "Fantôme d'Orient", publié en 1892), en
1900 ("Constantinople 1900"), de 1903 à 1905 (."Les
Désenchantées", publié en 1906), puis encore après sa retraite, en
1910 et en 1913. Ami des sultans, il se montrera passionnément
turcophile au point, dans la question d'Orient, de soutenir, en tant
que journaliste et écrivain, l'Empire ottoman (ennemi pourtant de la
France), y compris pendant la première guerre mondiale (" La
Turquie agonisante", 1913; "La Mort de notre chère France en
Orient ", 1920; ."Suprêmes Visions d'Orient ", 1921). Même séduction pour l'lslam, lors de ses séjours en Palestine
(1894) (il eut l'occasion à Damas de voir le tombeau d'Abd-el-Kader),
en Perse (1899) et en Egypte (1907). Ces voyages lui inspireront, le
premier, la trilogie formée par "Le désert","Jérusalem"et
"La Galilée"(1895), le second "Vers Ispahan"(1904), le
troisième "La Mort de Philae" (1909) (Philae est l'îlot où se
trouve le sanctuaire d'lsis menacé par le barrage d'Assouan, image de
ce progrès, apporté par l'Occident et qui attriste l'auteur). Au total, l'lslam est bien pour Loti une seconde patrie, et l'on
sait la place qu'il lui fit dans son étonnante maison natale, dont il
avait fait un puzzle hétéroclite (1) : une de ses pièces était
transformée en mosquée, une partie des matériaux provenant de la
démolition d'une mosquée de Damas, tandis qu'une autre, devenue un
salon turc, et vouée au culte d'Aziyadé, contenait des souvenirs
ramenés de Constantinople.
Mais dans une troisième pièce, dite "chambre arabe",
on peut voir, fixées dans les murs, des briques émaillées du XVlle
siècle, rapportées par Loti d'un pays qui nous est cher, et ce pays
n'est autre que... l'Algérie qu'il visita et dont il s'inspira. Moins
connus, mais non moins intéressants, sont en effet les séjours de Loti
en Afrique du Nord, et les ouvrages qui s'y rapportent.
Pierre Loti fit à cinq reprises escale en Algérie dans sa carrière
d'officier de marine: une première fois dès 1869 pour sa campagne
d'instruction à bord du "Jean-Bart" (3 mois à Mers el-Kebir,
Oran et Alger); puis à bord du "Friedland" au printemps 1880
(15 jours à Alger, une semaine à Bône) et en février 1881 (courte
halte à Bône, une semaine à Alger); ensuite en juin 1883, à Alger, à
bord de "l'Atalante"; enfin en mai 1891, à bord du "Formidable",
où lui parviennent des télégrammes lui apprenant son élection à
l'Académie française.
TAPIS DE LAVANDE ET LONGS YEUX PElNTS
Nous connaissons ses activités et ses
impressions par ses lettres et par son "Journal intime" (publié
par son fils après sa mort). A Alger, il participe sans grand plaisir
aux fêtes et punchs donnés par les zouaves et les spahis, (d'un de ses
spahis, il fera en 1881 le héros du "Roman d'un spahi", dont
l'action se passe au Sénégal), ainsi qu'à un dîner donné chez le
gouverneur au Palais de Mustapha en l'honneur du grand duc Constantin
de Russie. Il préfère déjeuner à la Pêcherie avec des amis musulmans,
ou errer dans les environs d'Alger, où il découvre "un luxe de
fleurs inconnu même à nos campagnes du midi de la France, de vrais
tapis de lavande, de marguerites, de mauves roses, de glaïeuls rouges"
(lettre à Alphonse Daudet). Il aime aussi se promener dans la campagne
"ombreuse et fleurie" autour de Bône à la recherche des ruines
d'Hippone et du tombeau de Saint Augustin. Toujours charmé par l'lslam,
il est, dit-il, accueilli par les musulmans comme un des leurs: à
Bône, il est invité avec son ami l'officier Lucien-Hervé Jousselin
dans une luxueuse maison arabe où l'on signe un contrat de mariage,
puis il assiste à l'une des dernières fantasias algériennes
authentiques. Il a même le plaisir de rencontrer dans un café maure un
vieux Turc, "débris de la domination ottomane, demeuré là après la
conquête" et de parler avec lui dans la langue de son pays, que ce
dernier n'avait presque plus entendue depuis quarante ans.
Et les Européens dans tout
cela ? Certes, il apprécie, à Bône, ."Les spacieux boulevards, les
correctes allées d'arbres, les alignements de belles maisons blanches"
de même qu'il aime, à Alger, "la douce flânerie à l'ombre sous les
arcades blanches". Mais nous retrouvons là encore son aversion
pour le progrès et I'uniformité: "la couleur locale" de
l'Algérie, est, dit-il, "travestie et falsifiée", et les
peuples de l'avenir "regretteront peut-être un jour d'avoir tout
nivelé et tout détruit". A vrai dire, aux "paletots gris"
et aux "chapeaux noirs" qu'il retrouve avec regret à Alger, il
préfère les nuits passées tout en haut de la Casbah, la musique des
flûtes gémissant pendant des heures, et surtout... les longs yeux
peints des femmes arabes. L'une d'elles en particulier le séduit, une
petite mauresque appelée Zehra, extrêmement jolie, et qui le fait
penser à Aziyadé, mais qui "faisait un vilain métier pour une
petite fille de dix-huit ans. Elle avait d'élégants costumes brodés
d'or, un narghilé, des divans, des coussins. Un pauvre garçon de marin
dont le navire était en rade, montait chaque soir dans la ville arabe,
pour venir passer une heure auprès d'elle... " Le vilain
métier de Zehra, on le voit, ne le rebute pas. C'est aussi celui
qu'exercent ces trois visiteuses venues le trouver sur son navire, et
qu'il trouve très jolies. De ces diverses expériences, Pierre Loti
s'est servi pour écrire (en partie en collaboration avec Plumkett,
surnom qu'il donne à Jousselin) deux petits récits, tous deux publiés
en 1882, où la réalité décrite dans le "Journal intime" se mêle
à la fiction la plus romanesque. Les trois visiteuses deviennent ."Les
Trois dames de la Kasbah", récit publié d'abord dans le recueil de
nouvelles intitulé "Fleurs d'ennui" puis séparément en 1884,
tandis que Zehra devient "Suleima" dans le récit du même nom.
Trois dames et six matelots
Pierre Loti présente le
premier de ces récits comme un "conte oriental". Il y met en scène,
outre les trois dames arabes, six matelots français. Dans la journée,
les trois dames, la mère et ses deux filles, plongées dans les fumées
de l'ambre et du kif, poursuivent en silence des rêves indécis. Le
soir, elles entourent leurs yeux d'un cercle épais, mettent des vestes
de soie brochée d'or, se couvrent de bijoux et s'inondent de parfums.
Les six matelots,
trois basques et trois bretons, circulent un soir à Alger, tellement
ivres que la rue Bab-Azoun ne semble plus assez large pour leur donner
passage. Ils pénètrent dans la Casbah, se perdent dans le labyrinthe
de ses ruelles, et aboutissent devant la maison des trois dames, qui
leur adressent des signes non équivoques. Pris de peur, les Bretons
préfèrent continuer leur route incertaine, tandis que les trois
Basques, plus entreprenants, concluent le marché. Certes, I'un d'eux,
Barazère, n'a plus d'argent, mais Lalla-Kadidja, la mère, "sentit
qu'elle était vieille, et remarquant que Barazère était beau et qu'il
était ivre, le prit par le bras et l'entraîna". Au matin, ils
redescendent gaiement jusqu'aux quais... ne se doutant pas que c'était
fini à jamais de leur saine et belle jeunesse, et qu'ils emportaient
dans leur sang avec eux de hideux germes de mort. Barazère en meurt,
tandis que les deux autres, en se mariant, transmettront cette
contagion à d'honnêtes familles de pêcheurs français.
2. Voir à ce
sujet: "Les Frères Tharaud et l'Algérie" (G. P. Hourant) dans "L'Algérianiste"
n° 64 (décembre 1993).
La jeune fille et la tortue
Quant à "Suleima",
I'auteur, dans sa préface, présente son œuvre comme une histoire bien
décousue: "L'intrigue", dit-il, "ne sera pas très corsée, et
puis brusquement, cela finira par un tissu de crimes". L'histoire,
en tout cas, commence en 1869 à Mers-el-Kébir, où fait escale le
navire du narrateur et de son ami Plumkett, comme lui officier de
marine. Dans un café, à Oran, ils rencontrent une enfant, une
délicieuse petite créature, originaire de Biskra, prénommée Suleima, à
laquelle ils donnent des morceaux de sucre. Au cours d'une excursion
dans la montagne, le narrateur, qui s'est séparé avec peine de la
petite fille, ramasse une petite tortue à laquelle il donne le même
nom. Des deux Suleima, le narrateur, à défaut de l'enfant, n'emporte
avec lui en France que la tortue, et il l'installe dans le jardin de
sa maison à Rochefort. Dix ans plus tard, nouvelle escale à
Mers-el-Kébir, nouvel arrêt à Oran au même café... et nouvelle
rencontre avec Suleima. Mais plus question de lui donner des morceaux
de sucre: cette belle jeune fille de seize ans aux yeux effrontés rit
d'un rire très particulier, "qui dit clairement le vilain métier
qu'elle a déjà commencé à faire". Le narrateur ne peut s'empêcher
d'aller la retrouver, la nuit, dans sa sordide maison du quartier
maure où son vilain métier lui permet de se constituer un collier à
plusieurs rangs de louis d'or, qui lui permettra, pense-t-elle, de
trouver à Biskra un bon mari et de devenir une grande dame. Au bout
d'un mois c'est la séparation, le bateau repart, et le narrateur
conserve un souvenir ému de la jeune fille maigre qu'il a surnommée
"djeradah", la sauterelle. Il pense à ses grands yeux à ."son
élasticité, à la détente jeune et brusque de ses membres". Amour
vénal sans doute, mais ne lui a-t-elle pas spontanément donné un
charmant baiser d'adieu ? Et puis, pour le mélancolique auteur d'"Aziyadé","l'amour, le grand amour, n'est-il pas tellement pareil, hélas, à
celui qu'on achète en passant ?" .
Un an se passe
encore, et nous le retrouvons d'abord à Rochefort, où il regarde
pensivement Suleima la tortue trotter au soleil dans son jardin, puis
une troisième fois en Algérie. Son bateau fait escale cette fois à
Alger. Avec Si Mohammed, capitaine au premier spahis, il revient à
cheval de Sidi-Ferruch, traverse la rue Bab-Azoun, se dirige vers le
Jardin d'Essai, mais la pluie l'oblige à s'abriter sous le péristyle
du tribunal de guerre. Il y entre, on y juge une jeune femme du sud,
accusée d'avoir tué l'un après l'autre ses trois maris qui l'avaient
ruinée. L'accusée rejette son voile et ses burnous, et apparaît, "à
la manière de Phryné, dans son beau costume d'Arabe du Sud, la taille
cambrée et la tête haute ". Il s'agit bien sûr de Suleima, qui,
avant d'être condamnée à cinq ans de prison, reconnaît le narrateur
dans l'assistance, et échange un dernier sourire avec lui, qui partira
pour Tunis et ne la reverra plus. Quant à Suleima la tortue, elle se
promène toujours en France dans son jardin, car c'est "une personne
de mœurs régulières qui vivra pour le moins cent ans. Cela dure
indéfiniment, les tortues..."
Des Bedouins et des chameaux
Certes, dans ces
deux œuvres de Pierre Loti se retrouvent, on le voit, quelques thèmes
orientalistes qui deviendront parfois des poncifs, comme les mauvais
lieux de la Casbah et les prostituées arabes au destin plus ou moins
tragique. Cependant l'originalité de Pierre Loti reste indéniable,
grâce à son humour (les mésaventures des six matelots en bordée perdus
dans des ruelles font curieusement penser à celles des deux héros du
récit de Courteline "Le train de 8 h 47", publié en 1888).
Grâce aussi à son art de la description, lorsqu'il évoque par exemple
la foule algéroise bigarrée de la rue Bab-Azoun, ou les spahis dans la
vieille forteresse hispano-mauresque de Mers el-Kébir, ou encore ses
promenades près d'Oran, au lac Salé et au village de Misserghin, où il
voit une noce de colons défilant gaiement en musique devant des
bédouins et des chameaux.
Des bédouins et des
chameaux, Pierre Loti en verra encore au Maroc, où il fait partie de
la mission officielle envoyée auprès du Sultan Moulay Hassan en avril
- mai 1889. De son périple à Tanger, Meknès et Fès, il tire un de ses
plus beaux récits de voyage, "Au Maroc", publié en 1889. On y trouve,
trente ans avant celles des frères Tharaud
(2), de pittoresques
descriptions de ce pays encore indépendant, mais où commençait à
pénétrer l'influence française:
tribus et brigands dans les campagnes désertes,
étudiants, barbiers et médecins, marchés aux esclaves, dans les villes
surpeuplées; hautes murailles crénelées, mules et cigognes, superbes
caïds, soldats aux uniformes éclatants, et musiciens noirs. On peut y
lire les pages les plus étonnantes sur les quartiers juifs, ou sur le
supplice du sel infligé aux "pirates des montagnes", ou sur
l'extraordinaire réception offerte à l'ambassade française par le
Sultan. On y retrouve la crainte du progrès apporté par l'Occident:
"qu'Allah conserve au Sultan ses territoires insoumis et ses solitudes
tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris pour y
guerroyer et y moissonner des têtes rebelles", écrit l'auteur dans
sa conclusion, "qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes
mystiques, son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris ! Qu'il
conserve aux vieilles mosquées leur inviolable mystère !"
Les arcades d'Alger la Blanche
Au total, la Turquie
et l'Afrique du Nord occupent une place privilégiée dans la vie et
l'œuvre de Pierre Loti. Et même dans sa mort, puisque les trois
navires de guerre envoyés par le gouvernement pour transporter son
corps dans l'île d'Oléron, où il est enterré, s'appelaient "L'Algérien","L'Arabe" et "Le Kabyle".
Il est vrai qu'il
s'était toujours senti "l'âme à moitié arabe". Son romantisme
et son orientalisme étaient cependant exempts de naïveté. Ainsi, à son
ami le pacha qui lui demande s'il a l'intention d'embrasser
l'islamisme, le héros d'"Aziyadé" répond, si tenté qu'il soit
de rester en Turquie auprès de sa bien-aimée, qu'il restera chrétien.
"J'aime mieux cela", lui répond d'ailleurs le pacha, "nous
n'aimons guère les renégats". Même choix dans "Au Maroc":
vivre en pays musulman ? , "Non dit le narrateur, pour nous il est
trop tard, nous ne nous y acclimaterions plus". Exempts aussi de
toute idéologie: nous avons constaté que, contrairement à certains
intellectuels contemporains, il décrit l'lslam tel qu'il le voit,
c'est-à-dire peu compatible avec la philosophie des "droits de
l'homme", si férue de progrès et si critique à l'égard des religions,
inventée en Occident au XVllle siècle.
Et puis,
n'avons-nous pas comme lui perdu l'Algérie, même si les circonstances
de notre départ sont bien différentes ? Ne pouvons-nous pas reprendre
à notre compte certains passages de "Suleima", comme celui où
l'auteur, quittant l'Algérie, voit, avec regret, de son bateau, Alger
s'éloigner "tout blanc, dans la grande chaleur", et où il
déplore de ne pas faire partie de ces gens simples "qui restent et
meurent dans le coin de monde toujours chéri où leurs yeux se sont
ouverts" ?
Oui, nous aussi,
nous pouvons éprouver une nostalgie bien légitime pour l'Algérie
d'autrefois, pour "les douces flâneries d'Alger, sous les arcades
blanches...
GEORGES-PIERRE HOURANT
Sources:
-Les oeuvres de Pierre Loti, publiées chez Calmann-Lévy, peuvent être
consultées par exemple, à la bibliothèque municipale de Rochefort.
"Vers Ispahan" a été réédité par les éditions Pirot et "Au
Maroc" par La Boite à documents. Voir aussi Pierre Loti,
"Voyages", chez Robert Laffont (collection Bouquins) (1991).
-Sur Pierre Loti: Lesley Blanch, "Pierre Loti" (1983), traduction française
par Jean Lambert (Seghers, 1986).