Rochefort, 14 janvier 1850 - Hendaye, 10 juin 1923
Après une très longue période
d'oubli et même de mépris pendant la première moitié du XXe siècle,
qu'officialisa l'expéditive et cruelle exécution d'André Breton dans
"Refus d'inhumer" en 1924 ("Loti, Barrès, France, marquons tout de
même d'un beau signe blanc l'année qui coucha ces trois sinistres
bonhommes : l'idiot, le traître et le policier"), Pierre Loti,
officier de marine et romancier, turcophile et académicien, homme de
toutes les amours et de tous les pays, aussi moqué que célébrissime de
son vivant, retrouve peu à peu la place et le public qu'il mérite dans
la littérature française.
À force de ne vouloir voir
en lui qu'un superficiel mondain plus soucieux de ses belles relations
couronnées que de son écriture et un naïf romancier emballant ses
gentilles idylles et ses tendres héroïnes de pacotille dans un
clinquant et dérisoire exotisme de bazar, on avait oublié la
complexité de sa personnalité longtemps incomprise, parce que
symptomatique des contradictions et des angoisses de son époque : il
est en effet l'homme et l'écrivain de toutes les ambiguïtés et de tous
les paradoxes, comme le confirme la récente publication sous le titre
de Cette éternelle nostalgie du Journal intime qu'il tint pendant
toute sa vie. Viscéralement attaché à sa famille et à sa lignée, il
n'en abandonne pas moins, pour signer ses livres, son prénom et son
patronyme de Julien Viaud et prend un nom d'écrivain, Pierre Loti, qui
assurera sa gloire. Indéracinable provincial qui revient dans son
Rochefort natal après chacune de ses lointaines campagnes maritimes,
il célèbre dans ses romans toutes les formes de l'exotisme, aussi bien
géographique et vestimentaire que sexuel. Mais quand il séjourne à
Rochefort, il transforme à grands frais sa maison natale en un
étonnant capharnaüm exotico-historique réunissant dans une unique
demeure des pièces de tous les pays et de toutes les époques.
Sédentaire, il voyage encore, alors qu'en voyage, il passe son temps à
se souvenir de son cher foyer provincial. Ailleurs quand il est chez
lui, souvent immobile lorsqu'il navigue. Officier de marine
consciencieux et pointilleux sur le service, il ne peut s'empêcher
d'apparaître maquillé sur la passerelle de commandement. Écrivain
renommé, il est le premier à reconnaître qu'il n'est pas un
intellectuel et ne lit que fort peu. Élu à l'Académie française plus
jeune immortel de France, il préfère les gymnastes aux enseignants,
les athlètes aux penseurs, ne cessant de vanter les vertus des
exercices physiques et risquant des numéros d'acrobate dans les
cirques de province. Exhibitionniste à tout crin qui déclenche les
lazzi de ses contemporains, mais introverti dans sa pratique secrète
de l'autobiographie. Si, à première vue ses fictions semblent
témoigner d'un candide sentimentalisme à l'eau de rose, une lecture
plus attentive découvre que les plus innocentes amours avec de
charmantes indigènes côtoient souvent la pire prostitution et les
précipices de Sodome. Célèbre pour la description des plus beaux
paysages turcs, tahitiens, marocains ou égyptiens, il n'a de cesse
qu'en virtuose du voile il n'ait décoloré et même effacé les lieux
qu'il prétend représenter. S'il glorifie la vitalité de tous les êtres
primitifs, marins bretons et indigènes des lointaines contrées, c'est
à proportion même de son obsession de la mort : il transforme toute
son œuvre en un immense tombeau où il embaume ses propres écrits.
Un perpétuel dédoublement de l'écrivain, qui n'est
jamais là où on le croit. Si Pierre Loti a fait retour dans notre
modernité (comme le prouve l'article fondateur de Roland Barthes
consacré à Aziyadé), c'est qu'il est un sujet ondoyant et divers,
fragile et menacé, presque insaisissable à force d'être variable.
Vertiges d'une identité instable et fuyante, introuvable et dispersée.
S'il ne rate jamais une occasion de prendre un nouveau pseudonyme et
s'il adore se déguiser et se faire photographier dans les tenues les
plus extravagantes, c'est sans nul doute qu'il ne sait pas vraiment
qui il est. Il en rajoute à proportion même qu'il se sent en manque
d'identité. Rien de plus lotien justement que cette constante
oscillation entre une image grotesque et risible parce
qu'excessivement affichée et affectée et une image presque effacée,
défaillante parce qu'inconsistante et dissipée.
Tout cela ne serait encore rien s'il ne se trouvait
que Pierre Loti, qu'admirait beaucoup Marcel Proust, demeure l'un de
nos plus grand stylistes. Avec une stupéfiante économie de moyens qui
fait de la répétition et même de la banalité les plus sûrs moyens
d'une incontestable fascination de son lecteur subjugué et envoûté, il
invente un "art du peu" qui lui permet d'être original sans recherche,
discret sans platitude, minimaliste sans monotonie. Une écriture
blanche qui n'est souvent que l'enveloppement du vide. Sans doute plus
encore que ses romans, ce sont ses impressions et ses récits de voyage
qui assureront la pérennité de son œuvre.
Alain Buisine professeur
à l'université de Lille III