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En
l’an 1900, l’écrivain et officier de marine français Pierre Loti,
de retour des Indes, visite la Perse pendant environ six semaines.
Ses principales étapes seront Chiraz, Persépolis et Ispahan, son
champ d’observation les mosquées, les bazars, les jardins et les
Persans.
La Perse
d’il y a cent ans est décrite par Loti comme un pays aux mœurs
féodales, tenue à l’écart du monde. Qu’en est-il, un siècle plus
tard, dans l’Iran islamique d’aujourd’hui?
Notre
démarche n’est ni politique, ni exhaustive. Elle se veut
l’instantané d’une vision personnelle et artistique.
Pierre
Loti, venant de passer plusieurs mois aux Indes, était arrivé aux
portes de la Perse par la ville portuaire de Bandar-Bouchir,
pléonasme en soi puisque bandar signifie port en Persan.
Le
photographe Michel Beine et moi-même arrivant d’Europe, nos amis
Iraniens habitant la capitale, il était logique de partir de
Téhéran pour rejoindre Buchehr par la route. Plus de 1000km nous
séparent du point de départ de ce périple centenaire. Nous
mettrons 3 jours pour descendre des hauts plateaux d’Asie vers les
terres arides du Golfe Persique.
Lundi 1er mai
Dès
les premiers kilomètres d’asphalte, notre chameau du désert, une
vieille Jeep américaine, nous annonce déjà qu’il ne faudra point
trop compter sur sa fiabilité. Et en effet, nos souvenirs de
voyage seront empreints des ses caprices.
Nous
passons notre première nuitée perse à Poledokhtar. Il n’y a aucun
hôtel dans cette petite ville de montagne mais nous trouvons une
pension, chambre d’hôte locale. Aucun confort mais une douche et
de l’eau chaude pour nous faire oublier les heures d’avion, de
voiture et de nuit déjà trop courte.
Mardi 2 mai
Nous pouvons dès les premières heures passées sur le sol
iranien, apprécier l’hospitalité jadis légendaire de ses
habitants. Les deux photographes iraniens nous traitent plus en
invités qu’en compagnons de voyage, les mains se bousculent pour
se pencher au-dessus du moteur de notre vaisseau pétroligène
rhumatisant. Et dans cette ville, se découvrant au splendide
soleil de mai, les habitants se laissent photographier avec
presque trop de plaisir, flattés qu’on s’intéresse ainsi à leur
pays. Un homme ravi de me parler en anglais me vante l’endroit,
parsemé de trésors d’architecture et me signale la présence
d’archéologues étrangers. Plus loin, un pont en ruine témoigne du
temps où passait jadis la route de la soie. Les couleurs sont
vives, la ville est animée.
Nous
roulons vers Andimeshk, puis Ahvaz; l’air devient très chaud,
étouffant même. La fournaise décrite mainte fois par Loti mais
avec le privilège anachronique de rouler à 100 Km/h ! On n’ose en
tout cas imaginer ce qu’il en est au zénith d’un mois de juillet !
La route
est rectiligne et uniforme jusqu’à Ahvaz puis Khorramchahr. Comme
pour rompre cette monotonie paysagère, nous nous arrêtons pour
acheter des biscuits, des chips, sans oublier des boissons
fraîches, chez des vendeurs ambulants qui gagnent ainsi leur vie.
Certains se sont aménagés une paillasse pour se reposer entre
quelques rares clients. En Iran, la mendicité n’est pas monnaie
courante; il existe mille petits métiers. Quelle que soit sa
position sociale, l’Iranien est très fier. Je me souviens de deux
petits cireurs de chaussures qui refusaient poliment les quelques
Rials supplémentaires que je leur tendais.
A Ahvaz,
nous déjeunons au Fajr Grand Hotel où nous retrouvons un soupçon
de service à l’occidentale. Ensuite, il convient de vidanger le
moteur essoufflé de notre Jeep, comme après chaque millier de Km
parcouru. En effet, comme la plupart des automobiles circulant sur
les routes du pays, notre véhicule date d’une époque où l’on
portait encore des pattes d’éléphant. Le paysage autoroutier
iranien s’est en quelque sorte figé en 1978, année de la
révolution islamique.
Faisant
chemin vers Khorramchahr, nous sommes arrêtés par la police de la
route. Mitraillettes aux poings; c’est habituel ici. Et j’ai alors
l’inconscience de sortir de la voiture pour remettre en place les
couvertures qui nous protégeaient. Mais l’ambiance est détendue.
L’apparente tension connotée par nos yeux d’Occidentaux n’est
qu’une façade. Ils auront tiqués d’avantage face à notre seule
arme : la caméra de Farhad. Mais un de nos passeports aura suffit
à détendre l’atmosphère.
Khorramchahr est une ville qui a été durement éprouvée par la
longue guerre contre l’Irak. Située prêt de la frontière du frère
ennemi, elle a subit de nombreux bombardements. Des carcasses de
chars jonchant le bord des rues de la ville nous font penser que
la guerre n’est pas encore terminée. Il s’agit en fait d’une
volonté du gouvernement de ne pas oublier la guerre, une sorte de
propagande commémorative. Les épaves de bateaux rouillent aussi
tranquillement le long des fleuves affluents Karoun et Arvand. De
l’autre rive de ce dernier se trouve l’Irak, à une centaine de
mètre. Un immeuble complètement détruit mais qui demeure fièrement
debout surplombe la rive iranienne. Il y a là trois fillettes qui
y ont trouvé un terrain de jeu à la mesure de leur imagination, et
que nos objectifs. L’aînée doit avoir 12 ans et ne porte pas plus
le voile que ses cadettes; elles sont arabes, comme la plupart des
habitants de cette ville, très amicaux m’avoue Fari.
C’est en
effet ici que notre guide a vécu une enfance douce et paisible,
avant que la guerre n’éclate. Sa famille et lui sont heureusement
partis à temps, laissant derrière eux maison, souvenirs et amis,
n’emportant qu’un toujours trop strict minimum. Aujourd’hui, la
maison témoigne du bombardement ; un obus est tombé dans la
chambre de Fari.
Abadan
abritait une des plus grandes raffineries au monde avant la
guerre. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’une cité jadis
cosmopolite, ayant été désertée par ses ingénieurs et des nombreux
étrangers qui y menaient une vie prospère. Mais le fatalisme n’a
pas cours ici : la ville est animée, colorée, brille de mille feux
dès la nuit tombée. Magasins d’articles électroniques, snacks en
tous genres et trafic au joyeux tintamarre n’ont pas grand chose à
envier à une quelconque ville européenne. Au menu de ce soir :
Samboussés, kebab, un verre de cola, suivis de « cheveux d’ange »
(paloudé), un dessert glacé typique du Sud de l’Iran.
Nous
dormons pour la première fois chez l’habitant : un homme et son
grand adolescent de fils. Leur modeste logis se compose de deux
pièces, en plus des toilettes et de la douche. Ce sont des gens
assez pauvres qui arrondissent louent. Leur sens de l’hospitalité
nous laisse la plus belle pièce.
Le lendemain, c’est un public attentif qui assiste au chargement
de la Jeep. La même lueur brille dans les pupilles curieuses du
bambin ou du vieillard. Les mains s’agitent en guise d’adieux.
Mercredi 03 mai
La
chaleur devient de plus en plus éprouvante au fur et à mesure que
le zénith approche.
Aujourd’hui, nous allons téléphoner dans nos familles respectives,
comme il est de coutume lors d’un séjour à l’étranger. Plus
particulièrement dans notre cas pour deux raisons. L’Iran ne
jouissant pas d’une réputation de destination touristique très
courue, nous devions rassurer. Ensuite, notre photographe belge
allait devenir papa. Il devait être rassuré.
Voici
donc une deuxième différence fondamentale entre le voyage de
l’officier français et le nôtre : malgré le relatif isolationnisme
mondialiste du pays, nous pouvons communiquer à tout moment avec
le « monde extérieur ». Bien sûr, le télégraphe était présent dans
les grandes villes d’Iran au temps de Loti mais les balbutiements
technologiques dans ce pays encore sauvage sont à des
années-lumière des outils de communication moderne, tel que le GSM
et internet.
La
chaleur… encore et toujours… C’est à mon tour de conduire dans ce
désert de pierre et de sable. La route est droite et semble
interminable. Seuls quelques camions chargés me rappellent que je
ne vogue pas sur une lointaine planète. Un autre contrôle policier
achève de me convaincre.
A midi,
nous marquons une halte à Bandar-E-Deylam. Le long de la route,
nous y trouvons un restaurant au plat unique, accompagné des
inévitables oignons crus. La nourriture est bonne mais l’hygiène
sanitaire demeure le point faible.
Nous
somme ici témoin d’un geste peu reluisant : un homme giflant une
femme, que nous devinons être son épouse, celle-ci ne bronchant
pas malgré l’intensité de la claque. Image courante d’un pays aux
mœurs féodales et machistes ou derniers soubresauts de la
révolution dans un Iran diabolisé par l’Occident ? La vérité se
cache peut-être quelque part entre les deux; mon humble expérience
après 3 voyages dans ce pays me rappelle que c’est là l’unique
fois où je fus témoin du manque de respect d’un homme envers une
femme. Malgré une tradition de société patriarcale, l’intégrisme
islamique peu enclin à l’émancipation de la femme ne règne
heureusement pas (plus ?) en maître dans toutes les chaumières, en
particulier au sein des familles modernes et cultivées de la
capitale.
Nous
reprenons la route. Désert. Pierre. Sable. Finalement, la
monotonie ne dure guère. Nous nous arrêtons à une oasis, où de
sympathiques arboriculteurs nous font goûter le corps sucré amer
d’un palmier. Nous arrivons à Bouchir au soir de notre
troisième jour de périple.
Nous
logerons deux nuits à l’hôtel. Qui a la chance comme moi de savoir
lire les chiffres persans peut constater que le prix des chambres
a été multiplié par dix pour les étrangers ! Qu’à cela ne tienne,
25$ la chambre double n’est pas un grand sacrifice pour deux nuits
requinquantes dans une chambre avec vue sur le Golfe persique.
Jeudi 04 mai (Bender-Bouchir)
Nous nous sommes aujourd’hui accordés une grasse mâtinée :
nous ne nous levons pas avant 10h30. Nous pénétrons dans la cité,
décrite par Loti comme une ville de tristesse et de mort aux
groupes de masures croulantes… Nous
découvrons pourtant une ville comme tant d’autres, baignée par un
soleil écrasant. Certes les vieux quartiers sont composés de
maisonnettes aux façades ridées, mais jamais, comme nulle part
ailleurs en Iran, la tristesse ne l’emporte sur l’espoir.
Voici
enfin le bazar, le premier d’une longue série. Un des champs
d’observation privilégiés de l’écrivain français. Qu’allons-nous y
trouver ? Le temps aura-t-il coulé sous ces arcades centenaires ?
Ce qui surprend au premier regard, c’est. S’il n’y avait pas ces
produits dérivés de l’électronique, importés de Taiwan, ou de
Chine, l’endroit représente un rêve de simplicité pour un metteur
en scène d’un épisode sur l’Iran d’autrefois. Les voix sont
fortes, les odeurs vraies, les couleurs animées. On y papote non
pas du beau temps, qui demeure sans surprise, mais de mille
choses, souvent des affaires, qui ne vont jamais assez bien. On se
renseigne sur les prix. Les épouses affairées y viennent trouver
les mets indispensables à la réussite d’un bon Zerechk polo.
Les
acteurs de cette comedia del Arte quotidienne ne se font pas prier
pour se laisser photographier; bien au contraire, ils posent
fièrement devant leur étal, arguant que leurs légumes frais, leurs
épices ou leurs tapis sont certainement les meilleurs au monde.
Bien sûr, ces fiers commerçants ne cachent pas leur sens de
l’humour.
Dans
l’après-midi déjà bien avancé, notre chauffeur-caméraman Farhad
nous déniche une belle plage déserte. Nous ne pouvons nous
empêcher de rire de bon cœur lorsque nous nous apercevons que nous
sommes à deux brasses d’une centrale nucléaire ! Le fait
d’apprendre que les Russes collaborent à son élaboration ne nous
rassure guère ! Mais nous apprenons en même temps que la centrale
n’est pas encore en état de marche.
Quoi
qu’il en soit, la plage est magnifique et l’eau à température de
rêve; tel un jaccusi à échelle de mégalomane. L’eau très salée et
la marée haute nous permettent d’avoir pied (et même genou) jusque
bien plus de 100m au large ! Juste à côté de nous se trouve une
partie de plage et de mer réservée aux Russes. L’image est
surréaliste : ils vont et viennent dans l’eau à une allure
robotique, comme de gros pachydermes lobotmosisés qui font les
cents pas.
Vendredi 05 mai
La
confiture liquéfiée du petit-déjeuner nous promet encore une
journée placée sous le signe du soleil. Pause téléphone. Rapide
retour épicurien à notre délicieuse plage. Douche et rassemblement
des bagages. La pause idyllique est terminée.
Nous
prenons enfin la route qui nous mènera vers les hauts plateaux
d’Asie. Mais la route montagneuse n’a plus rien à voir avec les
chemins chaotiques de la caravane de Loti et son fantastique
chevauché. Même si l’asphalte et l’automobile ont remplacé les
folles escalades à dos de mule, la grande route du golfe persique
à Ispahan est sinueuse et la montagne a déjà vu nombre
d’intrépides chauffeurs s’engouffrer au fond de ses abyssales
entrailles. Pour qui n’a jamais voyagé sur ces routes, la peur est
présente en chaque instant; les camions chargés jusqu’au ventre se
doublent, se triplent même, en un ballet endiablé et finalement
très bien orchestré.
Cette
nuit, nous faisons halte à l’entrée du site de Bishapur. Il
s’agira là de notre première et finalement seule nuit de camping
sauvage. Nous montons péniblement les tentes tel des aventuriers
du dimanche. Nous dînons à la manière des nomades, assis autour
d’un repas simple sous la tente.
Soudain,
nous brisons la paisible existence d’un scorpion terriblement
vénéneux, afin de garantir la nôtre, en espérant ne pas avoir la
visite du reste de la famille en guise de représailles !
Epuisés, nous répartissons le repos de nos carcasses à 2 tentes et
à la banquette arrière de la Jeep.
Samedi 06 mai
Après une douche plutôt vivifiante dans la maisonnette du
gardien du site, nous nous dirigeons vers un village turcophone
apparemment sans nom que l ‘on nous a conseillé de visiter. La vie
rustique de ses humbles habitants fera l’objet d’un travail
indépendant du photographe Michel Beine, qui aura la judicieuse
idée de demeurer au pied de la montagne.
En effet,
afin de découvrir une statue du roi Shapour (époque Sassanide) qui
a été sculptée à l'entrée d'une grotte au flanc de la montagne,
nous allons nous mesurer à un ersatz de chemin abrupt et
rocailleux et au soleil ravageur.
Nous
bénéficiions de la présence d’un jeune adolescent qui assume
apparemment très bien son rôle de tcharvadar local. Détail
amusant : il se prénomme Abbas, comme le fidèle guide de Loti 100
ans plus tôt. Après une escalade longue et éprouvante, nous
arrivons à la grotte, d’où nous bénéficions d’une superbe vue sur
la région alentour.
A
l’intérieur, nous découvrons la splendide statue du roi sassanide
Shapour, taillée dans le stalactite. Elle mesure au moins 8m de
haut. Seul un bras évanoui. Des oiseaux virevoltent autour de la
tête du roi en une ronde folle. Nous pénétrons dans la grotte
grâce à la présence lumineuse de la lanterne d’Abbas. La fraîcheur
nous remet d’aplomb.
Le retour
est à peine moins fatiguant et sous un soleil de plomb; il est en
effet conseillé de prendre d’assaut la montagne au plus tard à 6h
et nous avions 2 bonnes heures de retard par rapport à ces
recommandations. Le contrecoup de cette randonnée hasardeuse ne se
fera pas attendre : Fari et moi auront droit à une belle
insolation et le mal de tête ne me délaissera qu’au soir.
Après un
déjeuner à Kazeroun, le plus proche village, nous
retournons au site de Bishapur.
Un des
meilleurs souvenirs pour nos pauvres corps inondés de soleil sera
un arbre ombrageux et une fontaine, qui nous ont rendu la vie plus
facile pendant quelques instants !
Nous
reprenons enfin la route pour la Chiraz. Montagne, belles vues,
beaux paysages.
Peu après
le somment, nous enregistrons notre première crevaison. La
réparation est assez rapide; en Iran, au bord des routes, l’on
trouve de nombreux petits garages prêts à effectuer une vidange, à
réparer un pneu ou n’importe quel bricolage plus ou moins
compliqué. La comparaison avec les maréchals ferrant du far
West américain est inévitable.
A suivre...
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